Né en 1952 à Sasebo (près d'une base américaine), il est parti étudier aux beaux-arts de Tokyo et a vécu à Fussa (de nouveau près d'une base de l'US Army). Il a publié son premier roman, Bleu presque transparent, en 1976 (prix Akutagawa). Il passe une partie de son temps aux Etats-Unis. Il a réalisé plusieurs films.
Assurément, Murakami Ryu n'est pas un écrivain drôle. Dans Les Bébés de la consigne automatique, le parcours de deux orphelins laissés à l'abandon par leurs mères respectives dans une consigne de gare offre une vision on ne peut plus déprimante et sordide de ce qui attend des individus livrés à eux-mêmes dans un Japon des bas-fonds, sans repères, fuyant à toutes jambes une quelconque réalité trop imprégnée de quotidien. Exit le métro, boulot, dodo. Entrent vestiges d'une explosion thermonucléaire, insalubrité physique et morale, course à la célébrité, drogue, prostitution, et autres folies incestueuses.
Il faut dire qu'on était prévenu : dans Bleu presque transparent, un des premiers romans de Ryu, cette thématique était déjà étouffante. Nous nagions là dans le glauque et le sordide : parties de jambes en l'air avec (presque) tout ce qui bouge, défonce à d'insoupçonnées matières stupéfiantes, fêtes hallucinantes et hallucinées, engueulades entre faux amis qu'on se fera un malin plaisir de «baiser» - dans tous les sens du terme - à la prochaine «party». Tout cela était asséné au lecteur sans qu'il ait l'espoir de relever un instant la tête pour respirer un peu d'air pur.
La leçon a le mérite d'être claire : pour Ryu, pas de salut dans la société contemporaine. Bienvenue dans le monde du "no future", fait de pourrissement, de gaspillage des énergies et des talents, de «zone» et de «no man's land». Ryu n'invente rien de transcendant. Les héros de Bret Easton Ellis sont aussi sombres. Mais ceux-ci ont au moins la décence de cacher leurs vices ; ils ont pour les parer un peu de la superficialité et du glamour qu'offrent mode et vêtements de luxe. Chez Ryu, pas d'habit pour défaire le moine, pas de soupape de sécurité non plus. Parce que plus rien n'a d'importance et surtout parce que tout s'échange - drogue, sexe, maladies. Il n'y aura donc rien de superficiel pour cacher la profondeur immonde des gestes accomplis.
Pas d'espoir donc, chez Ryu ? Pas de désespoir pourtant, sans espoir initial ; un seul des livres de Ryu - il mérite pour cela d'être mentionné - possède l'espoir en ligne de mire ; du moins l'auteur le laisse-t-il affleurer dans son texte : Kyoko. L'histoire pour cela a des allures de bluette : jeune orpheline japonaise, Kyoko, bien sous tous rapports, trimballe avec elle un éblouissant souvenir d'enfant. Un G.I lui a appris à danser lorsqu'elle avait huit ans toutes sortes de danses latino (mambo, chacha), inconnues dans son pays. La jeunette a grandi - elle est devenue chauffeur de camion - la guerre a disparu - le Japon est devenu une super puissance mondiale - le G.I s'en est allé - il est probablement devenu danseur professionnel. Voilà donc qu'elle veut retrouver la trace de son maître, celui par qui elle a appris que dans la vie, les malheurs peuvent momentanément disparaître, lorsque la passion prend le dessus sur les souffrances.
Le thème a de quoi faire sourire. Mais lorsque Ryu parle, on se laisse porter par la «cavale» de cette jeune fille prête à traverser l'Atlantique pour faire renaître la chair de son rêve. Evidemment, le parcours initiatique est semé d'embuches - découverte de l'Occident, des Etats-Unis et de New-York, sous leurs aspects souvent les moins sympathiques : squatts-refuges pour des sidéens, quartiers excentrés et glauques, racistes et mal famés... Les personnages, peu recommandables, sont toujours prêts à arnaquer une étrangère fraîchement débarquée. Chassez le Ryu des bas-fonds, il revient au galop ! Mais Kyoko est bel et bien cette bulle d'espoir que Ryu promène dans un environnement étranger finalement identique à celui de ses romans habituels. Kyoko passe, «comme une brise légère, au milieu de réfugiés, d'exilés, de malades du sida et d'homosexuels». (Postface de l'auteur). Un personnage féminin doté d'une aura, d'une espèce de magie intemporelle, grâce à laquelle les individus les plus grossiers - dans leur instinct de survie - deviennent soudainement émus et prêts à faire un peu de bien. Rien d'étonnant donc, à ce que cette «bulle» soit danseuse et danse dès que l'occasion se présente - pour obtenir une faveur qui la rapprochera de l'objet de sa quête -, à ce que l'homme qu'elle cherche soit en phase terminale du sida lorsqu'elle finit par le retrouver et qu'il ne se souvienne de rien lorsqu'elle lui dit qui elle est. Rien de surprenant non plus lorsque Kyoko annonce à l'entourage de José qu'elle accomplira son dernier rêve avant qu'il ne meurre : le ramener vers ses proches, dans le Sud du pays.
La force de ce roman est d'allier ainsi bas-fonds et légèreté, misère humaine et grandeur d'âme, sans que jamais l'un et l'autre ne s'opposent dans un manichéisme qui ferait du propos quelque chose de mièvre. Kyoko plane définitivement sur le monde, elle est « au-dessus de la mêlée » ; elle tire vers le haut et le léger les êtres lourds que leur vie empèse.
Amateurs de ce genre de légèreté, le répit aura été de courte durée : Miso Soup, l'avant dernier des romans de Ryu traduit en français, inverse les rôles pour un jeune japonais chargé de guider et assister un psychopathe américain dans le quartier «cul» de Tokyo. Quant à Lignes, le dernier-né des Ryu, c'est une nouvelle description de destins d'êtres enfermés dans leur solitude, incapables d'échanger quoique ce soit, si ce n'est ce désespoir fait d'incompréhension, de violence et de vertige de n'être qu'un atome en roue libre dans un monde vide (Hélène Sérère) .
Les héros de Lignes évoluant et se croisant dans Tokyo au cours d'une même nuit sont tous désespérément seuls.
Pour exprimer leur désespoir la violence ou les obsessions paranoïaques apparaissent comme les seuls recours.
Le narrateur les suit et la forme employée fait que le lecteur ne peut s'attacher aux personnages.
Chaque chapitre porte le nom du personnage qui sera le « héros » du chapitre suivant, on avance ainsi dans la lecture en essayant de deviner quelle personnalité se cache derrière un prénom.
A la curiosité succède un besoin irrépressible d'espoir, on imagine qu une rencontre changera le cours d une vie, lui apportera un peu de lumière si ce n est d amour ou de foi en l'être humain.
Mais rien n y fait, les personnages ne ressortent jamais transformés de leurs rencontres fortuites ou s ils le sont ce n est qu en tant que victime de nouveaux sévices.
Seule Yuko, l'énigmatique jeune femme capable d entendre et de voir les signaux véhiculés par les câbles électriques, réapparaît plusieurs fois dans le récit comme un fil conducteur.
"Pour moi, les autres n'existent pas", pense-t-elle, et d une certaine façon elle résume tous les personnages de par sa sexualité pour le moins animale, ses obsessions et son indifférence face à la violence et à ceux qui l entourent.
On a l impression d assister à une réincarnation continue, les visages changent mais les âmes, tourmentées, restent les mêmes : des ombres qui ne vivent que par la souffrance qu ils infligent et/ou supportent.
Victimes d abus sexuel dans leur enfance, les jeunes femmes traînent leur désespoir passivement, acceptant sans broncher d être les jouets sexuels des hommes voire leurs punching-ball.
Les parents sont évoqués comme les premiers bourreaux ou bien comme des être perdus face aux délires obsessionnels ou aux excès de violence de leurs enfants.
La violence justement est omniprésente, à chaque coin de rue, dans chaque appartement, et acceptée par les 2 sexes comme une fatalité, un moyen d expression.
Les rares qui font preuve d'un peu d'humanité sont eux aussi victimes des plus forts. Personne ne s'interpose jamais, les crimes, les mutilations, les coups se passent à l'abri des regards ou dans la plus totale indifférence des rares témoins.
Le meurtre apparaît ainsi comme une forme d exorcisme des malheurs passés et présents : « Ce pouvait être des lapins, ce pouvait être soi même mais il fallait détruire quelque chose de la vie, sinon les choses ne changeraient jamais »
En filigrane l'avant/ après le début de la crise économique se pose comme un début d'explication. Le Japon a en effet vécu dans les années 80 une période d'euphorie économique: la «bulle spéculative». Aujourd'hui, la bulle a éclaté et Murakami nous dépeint ici, "le sentiment de solitude et de tristesse qui a englouti le Japon contemporain depuis la fin de l'époque de modernisation".
Dans l évocation des souvenirs des personnages on ressent bien la présence d une autre époque, non pas heureuse sous les cerisiers en fleurs mais peut être plus sereine malgré les sévices.
Les héros de « Lignes » semblent être restés bloqués dans l'enfance, à l'époque où les gamins qui n'ont pas encore conscience du mal qu'ils peuvent faire, torturent des animaux ou des insectes pour jouer.
Face à un tel vide en quoi peuvent-ils encore espérer ?
L'amour ? L'amitié ? Les autres ne sont rien, les sentiments n'interviennent pas.
La réussite sociale lorsqu'elle est vécu ne génère aucun plaisir, juste un supplément de stress.
Quand à la famille, aucun des personnages y puisera sa rédemption car ils réagissent comme « Minako (qui) n'avait absolument pas envie d'avoir un enfant...Elle était convaincue qu'un enfant ne pouvait plus désormais devenir adulte sans avoir à faire de sinistres expériences »
Peut être est ce parce que comme le dit un autre personnage évoquant un livre de psychologie « le sentiment de responsabilité chez l'adulte vient avec l'enfant »
Car les « héros » de Lignes ne sont pas responsables de leurs actes, ils ne sont que victimes des autres
On ne s'attache pas aux personnages si passifs, si pitoyables face à leur destin.
La violence omniprésente, le sexe vécu sans plaisir mais comme une expression animale de désespoir et la passivité des personnages n'engendrent que la colère.
C'est là tout le brio de Murakami qui réussit à nous immerger dans son monde entre nausée, vertige et colère.
Un vertige d autant plus grand que la violence exprimée ici l est de manière machinale, banale par des êtres qui n'ont rien d'extraordinaires côtoyant sans le savoir d'autres qui leur ressemblent.